Aldène

Des pisteurs namibiens dans la grotte d’Aldène (Cesseras, Hérault) : regard d’un archéologue…

par Philippe Galant, octobre 2018

Les pistes d’empreintes de pas préhistoriques découvertes en 1948 dans la grotte d’Aldène font partie des principaux gisements de ce type connus en Europe. Plusieurs travaux évoquent ce site sans pour autant qu’il ait bénéficié d’une véritable étude exhaustive. Depuis plus de trente ans nous assurons la conservation du site. De très nombreuses visites nous ont permis d’apprécier jusque dans le détail ces vestiges uniques. L’étude des traces de torches, qui sont associées aux empreintes de pas, nous a révélé un comportement tout à fait extraordinaire, une perception du fait humain lors d’une visite de grotte, c’était il y a 9000 ans. Progressivement, notre regard nous a enfermé dans une « sphère archéologique », les détails notés, le regard répété et semble-t-il de plus en plus précis nous a donné des convictions sur ces faits. Mais nous avons aussi conscience que notre perception de ces traces ne nous permet plus d’évoluer dans leur connaissance. C’est pour aller plus loin dans cette démarche que nous avons lancé un nouveau programme d’étude, uniquement axé sur les empreintes de pas humains. La nécessité d’un enregistrement précis, la recherche d’un document planimétrique utilisable sur le terrain, l’analyse des traces et de leurs contextes, autant de gestes que l’archéologue sait réaliser. Mais peut-on aller plus loin qu’une approche morphométrique et structurale ? La proposition d’Andreas Pastoor et de Tilman Lenssen-Erz de faire participer la grotte d’Aldène au projet Traking in caves était là une opportunité tout à fait intéressante. Une possibilité de porter un regard différent sur les vestiges archéologiques. Une curiosité aussi, la démarche est-elle scientifiquement établie ? Des pisteurs d’aujourd’hui capables d’analyser des gestes d’hier, réalité ou romantisme ? Même un moment d’hésitation lors du montage du dossier d’opération, était-ce sérieux ? Bref, beaucoup d’interrogations qui quelque part nous ont obligé à percer la bulle dans laquelle notre recherche est certainement enfermée.
On pourrait de prime abord penser que les interprétations données par les pisteurs sont farfelues et uniquement fondées sur un ressentie sensoriel. La barrière de la langue participe à ce sentiment d’incompréhension d’une discipline que notre société occidentale moderne ne maitrise pas ni ne connait. Pourtant le « tracking » demeure une discipline très connue et encore excessivement utilisée dans le domaine de la chasse. Elle permet de trouver un gibier, de le déterminer, l’évaluer et le suivre jusqu’à le trouver pour le capturer. Les expériences que nous avons pu partager lors du colloque qui s’est déroulé en 2017 à Cologne, ainsi que celle que nous connaissons dans notre entourage, nous font dire qu’il y a dans ceux qui pratiquent le pistage un véritable savoir-faire, fondé sur des connaissances très pointues assorties d’une méthodologie certaine.
Au cours des séances de détermination réalisées par les pisteurs dans la grotte d’Aldène, nous avons pu observer longuement leurs comportements et leurs façons de faire. Par moment, nous avions même l’impression de comprendre leur langue, illusoire bien sur, mais un sentiment fait que l’observation assidue de leurs gestes, associée à l’écoute de leurs paroles et l’observation de leurs mimiques de visages, font que ce sentiment de compréhension était très fort. Nous avons d’abord été stupéfaits par l’extrême concentration qu’ils maintenaient pendant plusieurs heures. Rien dans l’environnement le plus direct de la zone d’étude ne venait les perturber. Leurs regards, que l’on pourrait qualifier de « pointus », balayaient systématiquement la zone étudiée. De long moments d’observation précédaient la danse des pointeurs lasers multicolores en support de leurs discussions. Un débat s’engageait alors entre eux, un échange dans une langue que nous percevons comme tout aussi mystérieuse qu’étonnante. Ces sons gutturaux qui claquent dans le silence de la caverne, engagent un échangent de propos qui semblent très respectueux les uns entre les autres. Quelques syllabes semblent suffisantes pour décrire un détail que le point coloré signale au sol et montre sa multiplication. La réponse ne tarde pas et ce débat qui dure plusieurs minutes fait progressivement apparaitre devant nous la piste d’empreintes qui jusqu’alors nous était invisible. La finesse des observations, souvent limitées à des détails insoupçonnés mais qui très rapidement deviennent évidents, laissent convaincre qu’il y a chez les pisteurs une vraie science de l’observation, mais aussi de la mémorisation. En effet, ils sont capables d’associer le détail à celui vu deux ou trois jour auparavant, de définir la continuité d’une série de traces en divers lieux et temps d’étude. Associer à ces observations, l’interprétation des faits et gestes demeures à nos yeux complètement inexplicables, comme pour le sexe et l’âge des individus identifiés. Pourtant, là encore, les échanges de paroles nous laissent penser que très rapidement ils se mettent d’accord sur des données communes. On ne peut que penser qu’il y a chez les pisteurs une importante et solide expérience acquise, certes, mais qui doit bénéficier de sensations et de sentiments innés, une acquisition sociales multiséculaire qui bénéficie à une tradition perpétuée. C’est là la réponse à un besoin du quotidien, sentiment oublié dans nos sociétés occidentales.
Cette situation pourrait paraître déconcertante et plus se raccrocher à un sentiment poétique basé sur la sublimation des sociétés traditionnelles qui généralement hante les préhistoriens. Ce qu’il y a de plus encourageant dans cette démarche est, qu’une partie des observations réalisées par les pisteurs sont très proches de la lecture archéologique que nous avions pu conduire sur un même ensemble de piste. Bien sûr, nous ne pouvons aller aussi loin qu’eux dans l’interprétation, mais cette observation nous montre, si cela était nécessaire, qu’ils ne racontent pas n’importe quoi. Il n’est pas question pour nous de cesser notre travail d’inventaire et d’analyse des traces au seul fait que les interprétations des pisteurs paraissent complètes et donc suffisantes. Non, notre démarche d’inventaire couvre, outre les aspects d’étude, d’autres domaines comme la détermination exhaustive, puisque les pisteurs eux ne travaillent que sur les traces les plus évidentes ; de même que nos travaux vont concerner un constat d’état avec une démarche analytique des conditions de conservation. Il est certain que c’est de la confrontation des données archéologiques avec celles acquises par les pisteurs que naitra la véritable richesse de ces traces de pas humains qui permettent de relier les sociétés anciennes et celles d’aujourd’hui. L’archéologie trouve ici toute sa place en tant que science sociales et humaine.